Famille Besner d'origine française

 La fôret de Soulanges

À l'exception du site actuel de Parcs-Canada et d'une piste longeant le fleuve, tout le territoire de notre municipalité (Coteau-du-Lac), au moins jusqu'en 1755, était couvert d'une forêt dense. Les gros érables, chênes, frênes, hêtres, noyers, tous arbres poussant mieux dans une terre humide et forte, mais aussi quelques résineux, constituaient les premiers défis à ceux qui s'y étaient fait concéder un lot. On appelait "colon" celui qui entreprenait de se défricher une terre à même la forêt. Nos pionniers durent donc se faire d'abord bûcherons.

Les arbres de notre territoire étaient gros: les plus beaux spécimens pouvaient dépasser cent pieds (30 m) de hauteur. Il fallait abattre ces géants, les ébrancher, les sectionner, puis équarrir les troncs pour les rendre propres à la construction ou au commerce.

La "Gazette des campagnes", citée par C.E. Mailhot, l'historien de la région des Bois-Francs, donnait des conseils aux colons en ce qui concerne les "abattis", conseils qui devaient sans doute leur origine à une expérience séculaire. "Dans un cercle d'une soixantaine de pieds (18 m) attaquez-vous à l'arbre le plus gros et le plus élevé. Aussitôt qu'il sera étendu à vos pieds, dépouillez-le de toutes ses branches, ensuite, partagez le tronc en pièces de douze à quinze pieds (3.65 À 4.5 m) environ de longueur (...) Abattez les (autres) aussi et traitez-les comme les premiers (...) Si nous conseillons d'abattre les gros arbres les premiers,c'est pour éviter au défricheur, quand il mettra son "abattis" en tas, le transport des grosses pièces."

Au mieux, un homme énergique pouvait défricher quatre arpents par année. Tout ce travail éreintant se faisait à la hache simple. Pour l'équarissage, on utilisait la doloire, un autre type de hache deux fois plus lourde.

- La cabane du colon: une priorité

Un colon commençait habituellement par se construire une "cabane", ou demeure temporaire. L'endroit choisi devait être non loin de la future résidence. Le "désertage" d'une terre neuve débutait là. Il fallait raser les arbres alentour et nettoyer entièrement le sol d'où la nouvelle vie rayonnerait.

La cabane d'un colon n'avait rien de luxueux. L'historien des Bois-Francs, C.E. Mailhot, en décrit un modèle qui ne fut pas exclusif à sa région et qui dut être imité dans Soulanges. Il dit que ces cabanes "étaient faites avec des pièces de bois rond et recouvertes d'un toit plat que l'on garnissait de terre. Elles étaient toutes assez petites et d'un seul compartiment. La porte, faite en madriers ou en planches, avait pour serrure une planchette de bois qu'on pouvait mouvoir à volonté. Les pentures étaient des morceaux de bois troués qu'on ajustait sur des noeuds d'épinette ou de pruche, en guise de gonds. On voyait aussi des pentures faites avec des lanières de vieux cuir ou d'écorce d'orme, Les planchers étaient faits de morceaux de bois fendus à la hache. Les cavités entre les pièces des murs étaient remplies avec de la glaise(...). Le poèle en usage était le poèle français à un seul pont, surmonté d'un tuyau."

Une fois sa cabane construite, le colon allait chercher sa famille et ce qu'il fallait pour au minimum assurer sa subsistance, soit une vache, un porc, quelques poules, etc. Au printemps suivant, il le labourait à la pioche et semait entre les souches de l'orge, du sarrasin et des pommes de terre, sans attendre l'essouchement de son aire d'implantation. Ensuite, il pouvait entreprendre le défrichement général.

- Le défrichage: un travail de longue haleine

Une première année complète était consacrée à bûcher. Dès la seconde année, le colon préparait la terre entre les souches et l'ensemençait. Il s'occupait aussi de porter au moulin à scie les billots qu'il avait mis de côté en vue de la construction de sa maison permanente. On en ferait des "pièce sur pièce" pour monter les murs de son petit logis. Il mettait aussi de côté les plançons qu'il vendrait comme bois d'oeuvre. L'été se passait aussi à brûler les abattis, c'est-à-diretout le bois et les branchages qui ne serviraient à rien. Ces feux d'abattis duraient des jours et la fumée qui s'en élevait obscurcissait le ciel des "rangs".

Une fois les arbres abattus, l'espace entre les souches couvrait entre une vingtaine et une quarantaine de pieds (6 à 12 m). Mais il y avait là une riche terre toute prête à être ensemencée dès la première année. Les années suivantes amenaient cependant des complications: le sol n'étant plus couvert de l'ombre des arbres, la croissance d'une végétation sauvage était favorisée. Arbustes et mauvaises herbes se disputaient l'espace avec le bon grain.

Nos défricheurs locaux utilisaient, presque exclusivement, la hache et le boeuf. Ils préféraient ce dernier au cheval, parce qu'il présentait plus de résistance aux durs travaux. Les charrues étaient à peu près inutiles tant que les champs n'étaient pas débarassés des souches, ce qui pouvait prendre au moins dix ans. On semait à la main, et on récoltait de même avec des faux. On battait le grain "au fléau", en utilisant le vent pour séparer le grain de la balle. Il n'y eut aucune machine agricole chez nous avant 1832, année de la fondation de la paroisse.

"Bien des années passeront avant que le colon ne devienne un cultivateur, c'est-à-direun homme installé qui a des biens, une maison blanchie à la chaux, des bâtiments, un 'roulant', des terres améliorées." "À sa mort, trente ans après avoir reçu sa concession, le colon possède trente arpents de terre arable, une pièce de prairie, une grange, une étable, une maison un peu plus spacieuse, un chemin devant sa porte, des voisins, un banc à l'église. Sa vie a passé à défricher, à bâtir."(Louise Dechêne) Ces textes sont cités encore par Jean Provencher

Le fondateur de la Société de généalogie Drouin a écrit, dans une de ses oeuvres, le texte suivant pour résumer la vie de nos pionniers: "Vers 1780, les établissements sur la côte nord (du fleuve Saint-Laurent) s'arrêtaient aux Cèdres et sur la côte sud à Chateauguay. Il y avait des églises à ces deux endroits"...et c'est autour d'elles que d'abord on se regroupait. Mais... les plus jeunes, en se promenant "sous le couvert de la fôret primitive, découvraient ailleurs un sol plantureux" et ils décidaient de situer plus loin leur établissement. Ces nouveaux territoires que leur concédaient sans trop de difficultés les seigneurs se parèrent vite de "nombreuses cabanes qu'égayaient de jeunes couples entourés de vigoureux enfants. Tout le long du jour on n'entendait que les coups de hache ou le bruit des arbres s'abattant avec fracas; le soir venu, on riait, on chantait, on dansait même au son du violon...Pendant que l'homme jouait de la cognée, la femme sarclait, ramassait les branches, faisait des tas et y mettait le feu à la grande joie des enfants ébahis. Le temps de la récolte venu, elle maniait la faucille à côté de son mari, après avoir déposé son nourrisson sur une javelle dorée, au milieu des souches noircies à demi brûlées, à portée de sa voix, avec un rameau d'érable pour tout parasol...Dans les humbles cabanes de pièces sur pièces bâties en queue d'aronde, à même les arbres de la fôret dont elles prenaient la place, il y avait plus de bonheur, plus d'espérances légitimes que bien des maisons bourgeoises n'en contiennent ou n'en contiendront jamais. On avait de la jeunesse, de l'amour, de la vigueur, de la santé; cela suffisait pour faire face aux privations et aux plus durs labeurs. Plus on avait travaillé le jour, mieux on dormait la nuit...Le ciel bénissait ces braves coeurs qui se fiaient à leur travail pour gagner leur vie, à leur énergie pour acquérir le bien-être, à leur conscience pour être de nobles citoyens...On mourait comme on avait vécu, dans les bras des parents et le regard du ciel. Chacun portait ses titres de noblesse dans ses bras, dans son intelligence et dans son coeur"

extrait des pages 81 à 86 de HISTOIRE DE COTEAU-DU-LAC, Tome 1: Les origines, auteur: Hector Besner (éditeur: Société d'histoire de Coteau-du-Lac; parution: juillet 1996)